Festival de l'Oh! - Bonneuil, le 18 juin 2011© Eric Simon
Voici l’intégralité de la conférence-débat que Vandana Shiva, personnalité indienne du mouvement altermondialiste, a tenue le 18 juin dernier, lors de l’escale bonneuilloise du Festival de l’Oh !, organisée par le Conseil général du Val-de-Marne, en collaboration avec la Ville de Bonneuil-sur-Marne. C’est, vous le verrez, un témoignage accablant sur le pillage des nappes phréatiques par les multinationales de l’agro-alimentaire et ses conséquences dramatiques. Et une charge sévère contre le produit phare de la multinationale d’Atlanta. Malgré plusieurs tentatives, le magazine municipal d’information de Bonneuil, qui a publié une synthèse de cette conférence dans son édition de septembre 2011, n’a pu obtenir aucune explication d’un responsable de Coca-Cola Entreprises...
Vandana Shiva, une écoféministe mondialement reconnue
Vandana Shiva est née en 1952 à Dehradun, dans l’État de l’Uttarakhand, au Nord-Est de l’Inde. Écologiste de renommée internationale, prix Nobel alternatif en 1993, elle est une des figures marquantes du mouvement altermondialiste. Née d’un père conservateur des forêts et d’une agricultrice, elle fait ses premiers pas d’activiste de l‘écologie dans les années 70 en s’engageant dans le mouvement non violent Shipko, qui s’oppose à la destruction des forêts de sa région natale. Se revendiquant elle-même écoféministe, elle mène de nombreux combats en faveur de la protection de l’environnement, de la biodiversité ou du mouvement altermondialiste. Dans l’Inde de Bohpal, elle dénonce les risques technologiques pris par les multinationales, s’oppose à l’utilisation de semences transgéniques, et bataille contre les dérives du droit de propriété intellectuel qui permet aux grandes firmes occidentales de spolier les Etats du Sud de leurs richesses naturelles.
Vandana Shiva, docteur en physique et en philosophie des sciences, a fondé une ferme biologique, des banques de graines, une Fondation de recherche pour la science, les technologies et les ressources naturelles et anime le mouvement NAVDANYA pour la protection de la diversité et l’intégrité des ressources vivantes.
Magazine municipal de septembre 2011
Photos Eric Simon
«L’histoire de ces femmes, qui ont réussi à empêcher les activités délétères de Coca-Cola dans une petite ville indienne, doit beaucoup nous inspirer.
« En 1977, déjà, Coca-Cola avait été chassé d’Inde car il s’était rendu coupable de corruption et d’évasion fiscale. Mais ils ont pu revenir en Inde sous le couvert de la mondialisation, qui octrois aux grandes entreprises multinationales le droit d’investir librement là où elles le souhaitent, même si les gouvernements ne le souhaitent pas.
« C’est à Plachimada, dans l’Etat du Kerala, en Inde du Sud, que Coca-Cola a implanté l’une de ses usines d’embouteillage, d’où sortait des millions de bouteilles de sodas, Coca, Fanta, eaux minérales et autres.... Le Kerala est un État où les précipitations sont abondantes. Il y beaucoup de pluies, donc l’eau n’y est pas une rareté.
« Mais au bout d’un an seulement d’existence de cette usine Coca-Cola, la multinationale avait tellement surexploité les nappes phréatiques que celles-ci ont baissées de 500 mètres en profondeur. Et le peu qui restait était désormais pollué, contaminé. En effet, les méthodes utilisées par Coca-Cola dans ses usines larguent beaucoup de métaux lourds dans l’eau. Désormais, les femmes de cette localité, qui auparavant allaient puiser de l’eau dans les puits de leur village, devaient parcourir quinze kilomètres pour pouvoir continuer à s’approvisionner en eau propre.

« Un jour, une femme du nom de Maïlama – hélas récemment décédée des suites d’une maladie - s’est éveillée, s’est indignée. Elle s’est dit pourquoi devrait-on continuer d’accepter de marcher toujours de plus en plus loin de nos villages pour aller acheter de l’eau, à cause des activités de cette entreprise ? Et elle s’est engagée dans ce combat en suivant un des principes de Gandhi, « le combat pour la vérité ».
« Un an après que Maïlana et ses amies de Plachimada ont engagé cette lutte, j’ai reçu un coup de fil de ce groupe de femmes, qui m’invitait à les rejoindre pour célébrer un an de combat contre Coca-cola. Je ne savais même pas où se trouvait ce petit village de Plachimada … Et je n’avais aucune idée des méthodes auxquelles recourait Coca-cola pour détruire les ressources en eau de cet État. Mais j’y suis allée, par solidarité j’ai accepté l’invitation.
« Une fois là-bas, j’ai découvert 100 femmes et 500 policiers qui les entouraient. J’ai pris conscience que si on n’apportait pas un soutien conséquent à ces femmes, étant donné la répression policière autour d’elles, leur mouvement risquait d’être violemment réprimé du jour au lendemain. Donc je me suis engagée. Je me suis engagée à me tenir à leurs côtés jusqu’à ce que l’on remporte cette lutte.
« Une des premières choses dans lesquelles on s’est lancée, c’était la recherche scientifique. On s’est aperçu, pour commencer, que Coca-cola ne puisait pas moins de 1 million et demi de litres d’eau par jour dans les nappes phréatiques de Plachimada. Ce qui aurait suffi de toute façon à épuiser n’importe quelle ressource abondante.
« En fait, cette usine d’embouteillage de Coca-cola n’était pas la seule, ils en possédaient vingt-cinq autres dans notre pays. Au total, l’eau qu’ils puisaient dans les nappes équivalait à un trillion (un milliard de milliards, ndlr) de litres par an. Toute cette ressource qu’ils volaient au peuple indien.
« Une autre étape scientifique a consisté à analyser l’eau des puits qui se trouvaient dans les environs de cette usine d’embouteillage. Il y avait du plomb, du cadmium et toutes sortes de métaux lourds en forte concentration.
« Je me suis également entretenue avec plusieurs élus locaux de la région, en leur demandant d’apporter leur aide et leur soutien à ces femmes. J’ai notamment parlé avec la personne qui était à la tête des autorités locales, un certain Krishnan, et l’on a découvert qu’il avait reçu des pots de vins, 30 millions de roupies ce qui n’est pas rien. Coca-cola, en effet, avait essayé de l’acheter pour qu’il n’intente pas d’action devant les tribunaux.
« Les élus locaux, ou plutôt le gouvernement local, avaient le pouvoir de retirer sa licence d’exploitation à Coca-cola. Et ce permis d’exploiter l’eau leur a été retiré. Ce n’était pas une mince victoire, en effet, que d’avoir réussi à retirer cette licence à Coca-cola. Je dirais que c’est un peu l’équivalent de la grande victoire de la ville de Paris lorsqu’elle a décidé de remunicipaliser la gestion de l’eau et de signifier aux grandes compagnies privées qu’elles ne pouvaient pas agir à leur guise.
« Bien sûr, Coca-cola était déterminé à se battre, à ne pas se laisser faire. L’affaire a donc été portée devant la Haute Cour de la région. Et les juges ont pris un arrêté, une décision qui a fait date et qui était très courageuse.
« Ils ont eu le courage de décréter que l’eau était un bien public qui appartient aux communautés. Aucun intérêt commercial n’a le droit de s’approprier les ressources naturelles, en l’occurrence l’eau, sans l’approbation des autorités locales, des habitants. Et aucun gouvernement n’a le droit de laisser exploiter par des tiers une eau qui appartient à la communauté locale, aux habitants. Coca-cola a fait appel de cette décision, la bataille se poursuit sur le plan juridique.
« Ensuite, la troisième étape, c’est que j’ai pris conscience du fait qu’il fallait élargir cette plateforme de solidarité, de soutien, en faveur des femmes de Plachimada. C’est ainsi qu’en 2003 nous avons organisé une grande conférence nationale pour soutenir ces femmes. Et, en 2004, parallèlement au Forum social mondial qui se tenait à Bombay, nous avons organisé un « Forum des peuples sur l’eau », à Delhi. Nous en avons profité pour inviter plusieurs de ses participants, dont José Bové, à Plachimada. On leur a fait rencontrer ces femmes et ils ont participé à la dénonciation des exactions de Coca-cola.
« Pour vous décrire un peu le théâtre des opérations, si on peut dire, vous aviez les locaux de Coca-cola avec des grilles un peu barricadées, une route et, de l’autre côté de la route, on était juste en face d’eux pour les défier, sous des tentes, avec tout ce mouvement des femmes et tous ceux qui les soutenaient.
« Coca-cola nous a invités, nous qui étions un groupe de représentants, avec des intervenants venus du monde entier pour ce Forum de l’eau, à rentrer à l’intérieur de l’usine de Plachimada, derrière les grilles. Ces grilles, en revanche, devaient rester toujours fermées pour les gens du coin qui campaient aux portes de l’usine. Le directeur, en personne, est venu pour nous faire faire la visite de l’usine. Mais il n’était évidemment pas question que les villageois et villageoises qui nous accompagnaient entrent avec nous. Nous avons donc répliqué au directeur que nous étions les invités des habitants et qu’il n’était pas question que nous franchissions le portail sans eux, nos hôtes.
« En tout cas, cela a fait beaucoup de bruit et nous a fait avancer car, grâce à la présence de personnalités internationales, le bruit s’est répandu que Coca-cola volait littéralement l’eau à tous ces habitants et épuisait les réserves. Il y avait notamment des parlementaires européens qui étaient là et toute sorte d’autres gens qui ont porté ces paroles en Occident. Finalement, grâce à cette action locale, en mars 2004 l’usine d’embouteillage de Coca-cola a dû fermer et n’a plus le droit de fonctionner.
« L’an dernier, le gouvernement du Kerala a voté une loi qui reconnaît les dommages à l’environnement causés par la filiale indienne de la firme d’Atlanta. Il a créé parallèlement un comité chargé d’évaluer ces dommages à l’environnement. Tout a été calculé, les dommages causés à la ressource hydrique, causés à la santé des habitants dans les environs, à l’agriculture également. Il faut savoir que la production agricole a chuté de 90 % à cause de la pénurie d’eau artificiellement créée par cette surexploitation et le fait que le peu d’eau qui restait dans les nappes était complètement polluées. Ce comité a procédé à des évaluations chiffrées, ce qui fait que le gouvernement du Kerala a pu présenter la note à Coca-cola en leur disant « vous devez tant à l’État du Kerala ». Pas moins de 46 millions de dollars...
« Une autre chose que nous avons faite dans cette lutte contre Coca-cola a été de parvenir à rassembler tous les autres groupes qui menaient des luttes, des combats, contre la multinationale parce qu’ils protestaient, naturellement là encore, contre l’épuisement et la surexploitation de leurs ressources naturelles partout où les usines de Coca étaient implantées. On a créé une très large coalition qui s’appelle « CoPepsi Quit India », ce qui veut dire « Coca et Pepsi quittez l’Inde ». Et on a toujours cette magnifique bannière dans un café bio à Delhi qui dit « CoPepsi dégagez, quittez l’Inde ! ». Nous avons une autre bannière qui dit « Zone sans Coca-cola : Coca-cola free zone ».
« Nous avons aussi travaillé avec 40 00 établissements scolaires, des écoles, des universités, qui sont devenues elles aussi des zones sans Coca, absolument sans Coca. Parce que le problème avec Coca-cola ce n’est pas seulement qu’ils dépouillent des habitants de l’eau qui leur permet de vivre, mais ils volent aussi la santé de nos enfants.
« Vous savez qu’il y a dans le Coca des produits qui favorisent l’addiction, donc les gamins quand ils boivent un peu de Coca, ils en redemandent… Même dans les climats très chauds, ils ajoutent de l’acide phosphorique afin que la température du point de gel arrive plus rapidement. En d’autres termes, pour que l’on puisse rafraîchir ces boissons plus rapidement. Ce produit s’apparente au glycol qu’on utilise dans les moteurs de voiture comme antigel.
«L’acide phosphorique sert également à donner un petit goût de piquant. Pas étonnant que cela pique, c’est de l’acide. Par ailleurs, les édulcorants utilisés sont totalement artificiels, on appelle ça le sirop de maïs à haute teneur en fructose. C’est une molécule artificielle que le corps ne sait pas traiter, ne sait pas métaboliser. Elle va directement se loger dans le foie. Ensuite, cette molécule va libérer une teneur très élevée en triglycérides qui va favoriser le cholestérol.
« Figurez-vous que cette molécule synthétique arrive à produire chez les jeunes, qui sont vraiment « accros » au Coca, l’équivalent d’une cirrhose, la cirrhose du foie que l’on trouve chez des personnes gravement alcooliques. Non seulement cette molécule provoque des lésions hépatiques, mais elle est également délétère pour les os et épuise les réserves en calcium du corps.
« Ce que nous avons fait, c’est de favoriser la promotion de boissons fabriquées localement, de boissons autochtones à base de fruits. On incite les jeunes enfants, lors de réunions, à interroger leurs grands-mères : « Grand-mère, qu’est-ce que tu buvais quand tu étais jeune et qu’il n’y avait pas de Coca-cola ? » Du coup, les grands-mères ressortent de merveilleuses recettes à base de fruits.
« Il y a dix ans, quand vous preniez l’avion en Inde sur les lignes intérieures, on ne vous proposait que du Coca comme boisson. Aujourd’hui, on vous sert du Pana qui est une délicieuse boisson à la mangue, ou on vous donne une citronnade avec du citron vert.
«On était un tout petit groupe de gens quand on a lancé ce mouvement qui a tellement fait florès. Mais on sait qu’un mouvement est capable de changer des cultures, de changer la politique. Dix femmes à Plachimada ont réussi à obtenir la fermeture d’une usine d’un des géants les plus puissant au monde.
« À l’instar des femmes de « Plachimada », je pense qu’il est temps que nous regagnions le contrôle de l’eau, de l’environnement, de la santé humaine partout dans le monde, pour nous défendre contre les menaces que fait peser sur nous la privatisation de nos ressources naturelles. Et quand je parle de la défense de l’eau, il s’agit autant de la réserve aquatique urbaine que des nappes souterraine. Il est temps que l’on affirme haut et fort que l’eau est un bien commun.
« Il y a cinq ans, nous avons rendu hommage à Maïlama, qui était la chef de file de ce mouvement de femmes, à l’occasion d’une conférence sur les femmes et l’eau, et on lui a remis un prix. Lorsque j’ai été invitée à les rencontrer la première fois, j’avais demandé à Maïlama quel était le message qu’elle et ses amies de Plachimada oulaient que je diffuse. Elle a alors prononcé des paroles qui m’ont beaucoup émue et qui m’ont poussé à agir encore plus dans ce combat.
« Elle m’a dit : quand tu rentreras à Delhi ,dit aux gens que s’ils boivent du Coca-cola, ils boivent le sang de mon peuple. »
(Applaudissement longuement nourris)
- Une intervenante : Je vous remercie pour votre intervention, extrêmement riche et qui apporte un éclairage sur la lutte contre Coca. Pour avoir suivi et entendu d’autres intervenants, j’ai été frappée par le nombre de combats menés par les Indiens, et je me demande comment cela se fait-il que ça prenne autant en Inde et pas ailleurs dans d’autres pays. Qu’est-ce qui fait que les Indiens se battent dans la durabilité et réussissent autant ?
- Vandana Shiva : D’abord, il faut dire que nous dépendons très étroitement de la terre, de la nature d’une manière générale. Nous dépendons tous de la terre, mais beaucoup en dépendent de manière très, très indirecte, plus lointaine, et ils ont tendance à l’oublier. Mais quand l’eau provient du puits, et qu’elle est épuisée ou polluée, qu’elle disparaît, vous devez agir parce que sinon vous ne pouvez plus vivre. Quand vos terres vous sont volées, alors vous vous battez pour vous les réapproprier, et l’on peut dire qu’en Inde chaque mètre carré fait l’objet de tels combats.
Mais il y a une deuxième raison pour laquelle les Indiens se mobilisent et agissent. Dans la culture indienne, la terre est sacrée. Vous connaissez la grande fête, la Kumbhamelā, le long du Gange, treize million de personnes s’y rassemblent chaque année parce que le Gange est leur mère sacrée, de même que la nature est sacrée. L’eau, et les droits de l’eau ou à l’eau, ne sont pas des questions théoriques du tout en Inde. C’est véritablement une question de vie ou de mort, et il y va de notre civilisation. Et puis, n’oubliez pas, il y a aussi l’aspect démographique, on est quand même un milliard deux cent millions en Inde, donc cette question est encore plus aigue.
- Un intervenant : Est-ce que vous pouvez donner votre avis sur l’utilisation par les pétroliers de l’eau en France, sur le travail qui est fait sur le gaz de schiste et l’impact que cela peut avoir sur les nappes phréatiques et sur le schiste qui représente la terre-mère ?
- Vandana Shiva : Oui, sur ce que l’on appelle la fracturation des roches de schiste pour en extraire le gaz. Et bien, ces activités n’ont pas encore cours en Inde, et l’on peut s’en féliciter. En revanche, il y a des entreprises indiennes qui se livrent à ces activités aux Etats-Unis, et lorsque Obama a rendu visite à notre gouvernement, il a exprimé son souhait que des compagnies américaines investissent dans des campagnes d’extraction en Inde.
Bon, quand le pétrole s’épuise, la chose raisonnable à faire serait vraiment de se tourner vers des énergies renouvelables. Par contre, une chose tout à fait déraisonnable, pour ne pas dire plus, quand le pétrole s’épuise, c’est d’aller en extraire la moindre goutte partout où l’on peut, avec le coût qui s’ensuit, c’est-à-dire des millions de mètres cubes d’eau totalement gaspillés.
Comme vous le savez, l’eau et le gaz qui ressortent de ces fracturations de la roche sont mélangés et c’est ce qui fait que, comme par exemple on l’a appris en Pennsylvanie, certains habitants en ouvrant le robinet se sont aperçus qu’avec un briquet, ils pouvaient mettre le feu à l’eau qui en sortait. Ce que commencent à faire les communautés locales, c’est de décréter que, si leur gouvernement national est incapable de les protéger, c’est au niveau local qu’ils vont faire voter des lois qui interdisent la fracturation de la roche de schiste pour en extraire le gaz.
Je profite de la présence du maire de Bonneuil pour l’enjoindre, il faut commencer ici maintenant, d’envisager de faire voter par le Conseil municipal une loi qui interdise l’exploitation du gaz de schiste sur les terres qui relèvent du Conseil. Et l’on peut espérer que, ainsi, ce mouvement va se transmettre et gagner du terrain, de même que les protestations contre Coca-cola, contre les OGM ou contre le nucléaire.
- Patrick Douet, maire de Bonneuil et conseiller général du Val-de-Marne : Pour vous répondre, ayant deux mandats électifs, l’un pour le département du Val-de-Marne, l’autre pour cette ville : le 8 avril la majorité de gauche du Conseil général a voté un vœu contre l’exploitation du gaz de schiste en France, et par conséquent dans le monde entier, et le conseil municipal de Bonneuil en a fait de même le 12 mai. Nous soutenons tous les mouvements qui se déroulent dans le pays. Moi-même, par Facebook, je suis sur un groupe qui s’appuie beaucoup sur l’expérience des villes qui s’engagent ainsi, notamment dans le sud de la France. Mais non loin d’ici, en Seine-et-Marne, il y a un village, Doue, où il y a eu des manifestations régulières ces derniers week-ends contre le fait qu’ils veulent y lancer cette fracturation hydraulique. Même si c’est à 50 kilomètres du lieu où nous sommes, j’attire l’attention de tout le monde sur ces questions. Il y a un site notamment, « Stop au gaz de schiste », que vous pouvez facilement aller consulter.
Je m’arrête pour dire que la Constitution française n’est pas tout à fait comme en Inde : une municipalité, un département, ne peuvent pas voter de loi. Elle relève du Parlement, des députés et sénateurs. Nous, en même temps, nous interpellons à la fois le gouvernement, le président de la République, mais aussi les parlementaires. L’année prochaine, en plus des élections présidentielles, nous avons les élections législatives, et je pense que chacun pourra interpeller les candidats députés sur ces questions. Parfois, ils sont un peu schizophrènes, ils se prononcent devant vous et votent à l’Assemblée nationale de façon différente. Chaque citoyen et citoyenne peut vérifier ça.
Pour finir, le principal message que je retiens dans vos révélations, notamment sur Coca, mais aussi sur d’autres sujets, comme le gaz de schiste, et c’est important pour moi, c’est que des mouvements minoritaires menés par peu de gens peuvent devenir des mouvements majoritaires d’opinions et changer la politique du pays, et surtout porter des lois. Les citoyens peuvent écrire des lois en se rassemblant et les faire porter à l’Assemblée nationale, au Sénat. Donc, la leçon principale de tout ça c’est que ce sont les hommes qui font l’histoire et pas l’inverse. Ce qui peut paraître des minis actions, des micros actions, il ne faut pas désespérer, il faut se rassembler. Surtout, il faut soutenir une maire d’un village de 102 habitants en Ardèche, où une compagnie américaine s’est vue retirer la licence d’exploitation pour le gaz de schiste, qui a été mise au tribunal administratif. Il y a des pétitions en ligne, mobilisez-vous et soutenez les petites communes qui font face à des multinationales américaines, avec la complicité de Total, car Total est dans le coup. Je sais que l’on peut gagner ,si on se mobilise tout simplement, comme l’exemple que donne Vendana Shiva, c’est un encouragement.
- Un intervenant : Bonjour, je m’appelle Émeric de Vallon, je fais partie du collectif coordination d’Ile-de-France contre le gaz de schiste. Je voudrais d’abord remercier Mme Vandana Shiva pour son travail, sa capacité à mobiliser, la force, la puissance de son discours et la simplicité. Parce que, en occident, on a perdu la simplicité et sans simplicité on perd le bon sens, et sans bon sens on se laisse attraper par des idéaux d’argent alors que la vie et l’argent sont deux choses qui malheureusement ne vont pas très bien ensemble. En ce qui concerne le gaz de schiste, en France la législation est différente. Les communes peuvent prendre des arrêtés, mais ils sont attaquables légalement par les compagnies pétrolières américaines car le sous-sol appartient à l’État. Les arrêtés que les communes prennent ne servent qu’à gagner du temps et à mettre le débat au niveau du collectif et que les gens comprennent à quel point il faut se mobiliser pour changer les choses. Mobilisons nous à chaque fois. Le gaz de schiste, c’est terrible parce que c’est comme la fin du monde, mais le nucléaire c’est déjà la fin du monde annoncé, le problème de l’eau polluée c’est la vie qui n’est plus possible donc c’est la fin de l’humanité… Il est vraiment, aujourd’hui, très important de profiter de chaque action et de chaque occasion pour changer les choses et voir comment nous-mêmes nous gaspillons beaucoup d’énergie, d’eau, de temps et de paroles pour des choses inintéressantes. L’important c’est que les gens comprennent à quel point nous sommes responsables du gaspi en permanence. Si Coca-cola existe c’est parce qu’on consomme Coca-cola ; si on ne le consomme pas, Coca-cola n’existe plus.
- Un intervenant : Moi, j’ai envie de revenir aux femmes du Kerala. Je remercie beaucoup Vandana Shiva pour tous ces éclairages. C’est un plaisir de vous écouter à chaque fois. Ma question est la suivante : en vous écoutant, je relève une chose qui me semble récurrente, c’est qu’à chaque fois qu’il y a des multinationales et des oligarchies qui s’installent, il y a de la corruption. Je crois que l’on n’a pas assez souligné ça, c’est que la présence de ces oligarques et de ces multinationales dépend énormément de la corruption et donc de la faiblesse des démocraties dans lesquelles on vit. Ma question est très courte : qu’elle est la place en fait des luttes anti-corruption, et donc anti-lobbying, dans les luttes que vous menez en Inde ? Je vous remercie.
- Vandana Shiva : Pour moi, la définition de la corruption va jusqu’à qualifier tous les actes d’emprise sur les ressources naturelles par une poignée d’intérêts privés. Qu’il s’agisse d’une appropriation de l’eau ou des semences, pour moi cela relève de pratiques assimilées à la corruption, car cela suppose toujours un partenariat, une entente entre les gouvernements nationaux et ces grands groupes internationaux. Seconde corruption que je dénonce, c’est la privatisation de tous les services publics, la santé, l’éducation, l’approvisionnement en eau et en énergie. Le troisième acte de corruption que je dénonce, c’est le détournement d’argent, de l’argent public qui par des moyens illégitimes se retrouve dans les poches de quelques groupes d’intérêts privés et dans les banques suisses.
Et on assiste à des luttes contre chacune de ces trois facettes, ou symptômes de la corruption, et je pense qu’il serait important que ces trois mouvements se rassemblent. D’ailleurs, les gouvernements ont peur de ces mouvements de protestation des citoyens. Le 4 juin dernier, à Delhi, il y a eu un énorme sit-in avec beaucoup de jeunes, mais pas seulement, des milliers et des milliers de gens qui dormaient dans un espace public à Delhi, et la police les a évacués très brutalement. Ce qui montre que les gouvernements ne sont pas tranquilles face à ces protestations.
La lutte vraiment d’actualité dans le monde aujourd’hui, et qui définit notre époque, c’est cette tension entre des sociétés qui veulent être réellement démocratiques et exercer leurs droits de citoyens, et de l’autre côté les États qui se laissent corrompre par les intérêts privés. C’est le combat de la Grèce, par exemple, où les gens disent, on va trouver les moyens de survivre, tandis que les institutions financières leur octroient des prêts, mais au détriment de ce qui pouvait rester de services publics et en les obligeant à vendre tout ce qui restait du public. Le pouvoir des grandes entreprises va vraiment à l’encontre de la démocratie.
Et mon avis, c’est que la démocratie vaincra. Il faut pour ça remplir deux conditions : il nous faut forger des alliances et des solidarités, et il faut avoir l’espoir chevillé au corps et croire en notre pouvoir à nous.
Avec tous nos remerciements à Mme Eve Dayre pour avoir traduit en direct les propos de Vandana Shiva et de ses interlocuteurs.
Date de publication : 05/09/2011 - Imprimer Haut de page
Mairie de Bonneuil-sur-Marne - 7, rue d'Estienne d'Orves - Tél. 01 45 13 88 00 - Contactez votre mairieContactez votre mairie