De Rome à Bonneuil puis à Madrid, de la résistance contre Mussolini à la grève du Front populaire puis à la Guerre d’Espagne sous les ordres d’André Malraux… L’aviateur Giordano Viezzoli, qui fut ouvrier à l’usine Lancia de Bonneuil, était un irréductible combattant républicain et antifasciste. Portrait de ce « héros », abattu dans le ciel de Tolède, le 30 septembre 1936, à l’âge de 26 ans.

Il est des vies comme des étoiles filantes, enflammées, qui parcourent leur chemin à toute allure, et ne cessent de brûler jusqu’au dernier souffle. Celle de Giordano Viezzoli est de celles-ci. Né le 31 mars 1910 à Trieste, il est le fils d’un républicain italien. À 18 ans, en plein régime fasciste de Benito Mussolini, il se rapproche de l’organisation révolutionnaire et antifasciste Giustizia e Libertà, et s’engage dans l’aviation militaire. Il est affecté au 146e équipage d’hydravions en Sardaigne.

En 1930, Giovanni Bassanesi, aviateur et membre de Giustizia e Libertà, réussit l’exploit, au retentissement international, de survoler Milan et d’y larguer 150 000 tracts contre le fascisme. Une réussite qui inspire Giordano Viezzoli, devenu sergent. Il entreprend de réaliser la même opération au-dessus de Rome. Mais les services secrets du régime mussolinien, qui ont infiltré Giustizia e Libertà, l’arrêtent dans la nuit du 29 au 30 octobre 1930. Jugé par un tribunal spécial avec les principaux dirigeants de l’organisation, il échappe de peu au peloton d’exécution. Il est finalement condamné à six ans d’emprisonnement.

Trois ans plus tard, en raison de son jeune âge, il bénéficie d’une amnistie. Il décide alors de rejoindre son père et son frère, réfugiés à Paris. Sorti clandestinement de l’Italie, il est arrêté à Zagreb, en Yougoslavie, et à nouveau emprisonné. Libéré au bout de quelques mois, il atteint enfin la France le 5 mars 1934.

L’Hexagone est, alors, plongé dans la Grande Dépression. La vie est dure pour Giordano et sa famille. « Nous étions arrivés à Paris avec 8 centimes de francs, écrit Romano, son frère, et après quelques années nous n'étions pas beaucoup mieux. Pour dîner, nous devions nous contenter de riz assaisonné avec une cuillerée d'huile ». Et alors que la France et Bonneuil voient la montée du Front populaire, Giordano Viezzoli entre à l’usine Lancia, située dans le port de Bonneuil. Il se syndique à la CGT et participe à la grande grève de juin 1936. Avec plus de 300 autres ouvriers, il occupe les ateliers, où sont fabriqués jusqu’à cinq voitures par jour, notamment les Augusta Belna, voitures hautes gammes de la marque italienne. Cette grève, menée avec le soutien de la municipalité communiste d’Henri Arlès, leur permettra d’obtenir des hausses de salaires, la semaine de 40h ou encore 15 jours de congés payés.

Quelques jours plus tard, la guerre éclate en Espagne. Le 17 juillet 1936, l’extrême-droite nationaliste et monarchiste, conduite par le général Franco, conteste le gouvernement républicain du Frente popular, élu démocratiquement, et intente un coup d’État militaire. Immédiatement, Giordano Viezzoli se porte volontaire pour se battre aux côtés des Républicains. Début août, il se rend à Madrid avec des milliers d’autres Français et Italiens. Il est alors enrôlé dans l’escadrille « España » des brigades internationales, commandée par l’écrivain André Malraux, alors missionné par le gouvernement du Front populaire. À bord d’un bombardier Potez 540, avion multiplace français, il participe à de nombreuses missions tactiques. « Un jour, en volant très bas, il détruisit un camp d’aviation rebelle près d’Avila, raconte en octobre 1936 le journal genevois Le Réveil. Un autre jour, il fit sauter la gare de Merida. Le gouvernement républicain voulait le nommer lieutenant ad honorem, mais il préféra rester le soldat de la révolution antifasciste. »

Au cours d’une mission, il perd la vie, âgé de seulement de 26 ans. Voici ce que proclame le télégramme envoyé au commandement à Madrid : « Dans l’après-midi du 30 septembre, Viezzoli s’envola pour la dernière fois. Son appareil fut attaqué par quatre avions Fiat italiens. Les premiers coups abattirent un des mitrailleurs. Viezzoli se précipita pour le remplacer. Avec un bras, il soutint le camarade blessé, avec l’autre il continua à tirer. Une balle explosive le tua. » Un de ses camarades de vol témoigne : « J’ai vu beaucoup d’hommes se battre avec courage, mais Viezzoli était un héros ». André Malraux lui-même lui rendra hommage dans son roman L’Espoir (1937), puis son film Espoir - Sierra de Teruel (sorti en 1940). Viezzoli y devient Marcelino Rivelli, aviateur mort au combat, dont l’oraison funèbre est prononcée au début du livre et du film.

Bibliographie

  • Bonneuil-sur-Marne, au XXe siècle, Jacques Varin, 1988.
  • L’aéronautique italienne : une histoire du Vingtième siècle, Paolo Ferrari, 2004.
  • Giordano Viezzoli, un héros de l’aile révolutionnaire italienne, 1937.
  • L’Espoir, André Malraux, 1937.